CATHERINE MAKEREEL
LeSoir.be Culture mercredi 09 septembre 2009
Avec « Peau de loup », René Bizac et Caroline Safarian signent un conte noir inspiré de l'histoire vraie d'une ex-détenue de la prison de Forest à Bruxelles.
ENTRETIEN
Difficile de le manquer : Peau de loup de René Bizac et Caroline Safarian arpentera les scènes d'une vingtaine de théâtres et centres culturels de la Communauté française avec son récit de femme confrontée à la violence des hommes. Portée par deux comédiennes d'exception, Véronique Dumont et Catherine Salée (colauréates des prix de la Critique 2009), la pièce s'inspire de la rencontre des auteurs avec une ex-détenue de la prison pour femmes de Forest (Berkendael). Cette histoire – celle d'une femme qui, par amour et par peur, deviendra la complice du loup –, René Bizac, également metteur en scène de la pièce, nous en livre quelques clefs.
La pièce est née avant tout d'une rencontre singulière…
Caroline Safarian, qui dirige des ateliers théâtraux à la prison de Forest, m'a un jour proposé de rencontrer une détenue, que nous avons nommée Guilaine dans la pièce. Cette rencontre a eu lieu il y a quatre ans. Depuis, Guilaine est sortie de prison. J'ai été très touché par son histoire et nous avons décidé d'écrire une fiction à partir de sa vie. Il n'était pas question de faire du théâtre documentaire. Il était très important d'en faire une fiction pour éviter l'écueil du nombrilisme ou du voyeurisme. De là est né l'imaginaire du conte. Et donc le personnage du loup.
On peut parler d'un conte noir ?
On s'est aperçu que dans l'histoire de Guilaine, tous les ingrédients du conte sont présents : la marâtre, le prince, la pomme, le couteau, la maison dans les bois. On y retrouve un mélange d'enfance et de cruauté, très emblématique du conte. Depuis toujours, j'aime arpenter cette frontière entre réel et imaginaire. Dans Peau de loup, la scénographie par exemple est réaliste mais tronquée, c'est-à-dire que quelque chose dans la perspective est tronqué et donc nous invite dans l'espace mental, imaginaire, de Guilaine. Cet espace est investi par des images, d'où ma collaboration avec Thierry van Hasselt, dessinateur et créateur d'images animées. Ses images pulsées convoquent les obsessions et les angoisses de Guilaine. Elles nous plongent dans l'univers du conte noir. D'ailleurs, tous les créateurs du projet, qu'ils travaillent sur la scénographie, la bande sonore, la chorégraphie ou les costumes, se sont mis au service du conte.
Vous avez fait appel à deux comédiennes pour un même personnage. Pourquoi ?
Avec Caroline Safarian, quand on a rencontré Guilaine, on s'est rendu compte qu'elle parlait d'elle comme d'une autre personne, peut-être parce qu'elle avait déjà raconté son histoire des centaines de fois, au cours du procès entre autres, mais aussi sans doute par pudeur, pour se protéger. On avait l'impression qu'il y avait deux Guilaine, celle du présent, qui avait envie de se projeter dans l'avenir, et celle du passé dont elle parlait comme d'une étrangère. Caroline a donc écrit la partition du présent et moi la partition du passé et on a fait appel à deux comédiennes. Ce choix renforce aussi le côté fictionnel dans la mise en scène. L'histoire est très simple : Guilaine sort de prison et s'installe dans un petit appartement propret après avoir passé cinq ans derrière les barreaux. Au moment de déballer ses caisses, elle sait qu'il est temps de recommencer sa vie mais ne se sent pas encore tout à fait prête. Elle a d'abord besoin de faire le point mais n'arrive pas à mettre à distance son passé. C'est là qu'intervient la magie du théâtre : elle va s'inventer une comédienne pour raconter son récit, depuis sa petite enfance jusqu'à cet acte qui l'a menée en prison. Sur scène, il y a donc deux rôles : Catherine Salée, qui interprète Guilaine dans le présent, et Véronique Dumont, qui nous fait partager son passé.
Avec ce personnage d'ex-détenue, la pièce vise-t-elle à rendre une certaine humanité à un univers souvent diabolisé ?
Avant de rencontrer Guilaine, je n'étais jamais allé en prison. Je n'en connaissais que ce qu'on veut bien nous en montrer. De l'extérieur, on a tendance à réduire les prisonniers au crime qu'ils ont commis. On oublie qu'il y a un avant et un après la prison. Dans la pièce, on parle très peu de la prison, et seulement en creux. On se penche plutôt sur la vie de Guilaine. Au cours du récit, on ne peut pas s'empêcher de se demander ce qu'on aurait fait à sa place, à quel moment on serait sorti de ce cycle qui l'a menée au crime. La pièce interroge aussi les limites de l'amour, jusqu'où on peut aller par amour. C'est l'histoire d'une femme qui, par amour, va devenir complice du loup, d'un homme qui s'avère être un tueur. Et bien sûr, la pièce nous questionne sur toutes les formes de violences dont les femmes sont victimes et qui parfois, les mènent à l'irrémédiable.
Peau de loup du 15 au 19 septembre au Centre culturel Jacques Franck, du 24 au 27 septembre à l'Espace Senghor, du 20 au 24 octobre au Poche, le 26 octobre à la Balsamine, Bruxelles. Et en tournée dans toute la Communauté française jusqu'au 18 novembre.