Arte.tv Arte en Avignon - 14 juillet 2010

Elle fait parler sous les voiles

Rencontre avec Adelheid Roosen, actrice et metteure en scène des Monologues voilés, splendide version orientale des Monologues du vagin d’Eve Ensler. 

DERRIÈRE L'AFFICHE. Quand l'actrice Adelheid Roosen a joué  les Monologues du vagin pour la première fois en 2003, elle venait de rencontrer quatre jeunes Marocaines, vivant comme elle aux Pays-Bas. Elle avait passé de longs moments avec ces femmes qui ont “un pied là bas, un pied ici”.

Une simple coïncidence, qui a très vite débouché sur un constat : le point de vue adoptée par les Monologues du vagin est passionnant, mais strictement occidental. Il ne reflète pas la réalité de ce que vivent des milliers de femmes de confession musulmane vivant aux Pays-Bas. Une “communauté” dont personne ne parle jamais. “Ces femmes marocaines me disaient qu’elles se sentaient comme des touristes dans leur propre pays. Elle se retrouvaient face à des dilemmes moraux. Par exemple, si elles avaient un professeur homosexuel à l’école, elles ne pouvaient pas en parler à la maison. Elles ressentaient ce qu’elles appelaient une “crise de loyauté dans leur coeur”.

“Et nous, pendant ce temps-là, nous ouvrions toutes notre vagin, là, comme ça...” Elle écarte les jambes et éclate d’un grand rire rauque. “Mais elles ? Où étaient-elles ? C’était comme si on avait oublié un pan entier de la société hollandaise”

Adelheid Roosen a 52 ans et une bouche immense, qu’elle maquille de rouge carmin et qu’elle ouvre souvent, soit pour parler de sa belle voix rauque, soit pour éclater d’un rire tonitruant. Ce jour-là de 2003, elle allume simplement son ordinateur, et écrit à Eve Ensler pour lui demander l’autorisation d’adapter sa pièce en une version orientale. Réponse enthousiaste de la féministe canadienne : “Génial. Faites-le”.

Le chantier est immense. Elle sillonne la Hollande, part interviewer 75 femmes arabes. Des Iraniennes, Irakiennes, Turques, Marocaines, Algériennes, Syriennes, de 17 à 85 ans. Des femmes parfois voilées, qui acceptent de se dévoiler et d’évoquer avec elle ce sujet tabou : le sexe. De ces entretiens découlent des histoires belles, drôles, ou terribles : elles parlent d’excision, d’orgasmes, de mariages forcés, de mariages blancs, de sexe avec un Turc, un Hollandais, de la taille du clitoris... “Au départ, j’étais timide pendant les entretiens, raconte t-elle. Je n’arrivais pas à leur dire : allez, ouvrez les jambes ! Et puis nous avons parlé, beaucoup ri, dîné ensemble. Ces rencontres étaient incroyables”.

Elle a su allier pudeur et crudité, drôlerie et larmes. Il n’y a pas de jugement facile, pas de pathos, pas de clichés sur les femmes musulmanes. Ses douze monologues sont particulièrement bien interprétés par ses quatre actrices : Jamila, Hassiba, Morgiane, et Hoonaz. Ils vous tirent des larmes, puis vous font éclater de rire. Ils vous donnent l’impression d’être sur des montagnes russes pendant une heure trente.

Une fois la pièce créée, elle est traduite en français et jouée en 2008 au Théâtre de Poche à Bruxelles. Succès immédiat. Et Adelheid Roosen va plus loin. Elle crée une plateforme sur Internet, la  Zina Platform, pour permettre à des artistes arabes de s’exprimer. Leurs oeuvres sont projetées dans les maisons de thé du “réseau Zina”, dans toute la Hollande. Elle enchaîne sur un documentaire autour de femmes musulmanes vivant en Hollande : Dolle Zina. C’est un clin d’oeil aux Dolle Mina, ces féministes hollandaises des années 70, des militantes rageuses et drôles qui pratiquaient des happenings en pleine rue.

Les monologues voilés. Lorsqu’on évoque ce titre, le voile, et les débats politiques qui lui sont associés, elle répond simplement : “Je dirais non au niqab. Pour une raison biologique. Quand je rencontre des gens, je fonctionne à l’instinct. Voir le visage de l’autre renseigne mon instinct. Avec le niqab, je n’ai aucune information. Rien. Voilà pourquoi je suis contre. Pas pour des raisons féministes. Car je trouve mon argument, celui de l’instinct, bien meilleur, et surtout, universel”.

Dans sa pièce, il y a une très belle scène, dansée, sensuelle, où trois des actrices enroulent d’un voile une femme, avant de la dévoiler et de jeter le bout de tissu sur la scène. La vraie explication du titre de sa pièce est plutôt là. Pour Adelheid Roosen, se dévoiler, ce n'est pas seulement se mettre à nu : c'est apprendre à voir. “On a une expression en néerlandais : “Dévoile toi”. Littéralement cela veut dire “ôte ton voile”. Mais métaphoriquement, cela veut dire “ôte tes visières, ton masque, et apprends à regarder le monde”.