Critique Christian Jade - Mercredi 9 juin 2010
« Un homme est un homme »: éloge des migrants.
« Un homme est un homme », de René Georges et Olivier Coyette, c’est à la fois du théâtre documentaire et politique, basé sur des témoignages réels de migrants africains, et du théâtre poétique, au langage répétitif, scandé comme de la musique : un beau mélange, risqué et réussi.
Le rêve brisé des migrants.
Critique : ***
Ils sont trois acteurs en scène, très investis et convaincants, un Sénégalais, Ansou et deux Burkinabés, Afazali et Charles Ils nous plongent dans le monde des migrants, leurs rêves écrasés et la réalité sordide du passage de l’Afrique à l’Europe mythique. Le fil conducteur est politique : la voix de Sarkozy, faisant la leçon à l’Afrique, dans son fameux discours paternaliste de Dakar en 2007. On entend sa voix -et on peut en lire les citations- qui structurent les trois moments de cet «oratorio, comédie, monde». Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire martèle Sarkozy. Mais le vrai drame nous n’allons pas tarder à le vivre concrètement. L’autre voix, qui fait un contrepoint humain au discours politique moralisateur, c’est celle de la mère africaine, la nostalgie des origines, jouée par un des acteurs à un moment clé. La scénographie habile, de Dao Sada et Olivier Wiame, suspendue entre réalisme et poésie, permet de passer en douceur du symbole à la réalité. Au début on est plongé dans un monde lunaire, avec un drôle de globe terrestre suspendu, qui se révélera très utile pour déverser, au moment voulu, sable ou eau sur les acteurs. Des éléments à la fois réels, qui accompagnent le voyage dans le désert ou sur mer et chargés de symbolisme vital tout comme ce cercle de sable, au sol, piétiné rageusement par les acteurs qui cherchent à fuir leur divers enfermements : dans leur pays, pendant le voyage ou une fois arrivés en Europe. Car le troisième fil conducteur, le plus présent, c’est évidemment, pour les trois migrants, le rêve du voyage, sa préparation, les réalités sordides de n’être que du bétail exploité par divers «passeurs» africains (d’Ouagadougou à la Mauritanie et Tripoli) et qui tombe ensuite entre les mains d’autres exploiteurs européens. Après le passage obligé de l’enfermement musclé dans un centre fermé sur l’île italienne de Lampedusa. L’évocation de cette misère est tout sauf «misérabiliste»: militante, par le discours en leitmotiv de Sarkozy, poétique et par la musique et par la parole en relais des trois témoins, d’une grande justesse théâtrale avec un jeu d’équipe très réussi. Inoubliable, l’étonnante évocation, minimaliste et intense, de la mortelle traversée de la mer en barque des trois acteurs «soudés» dans un beau combat de survie .René Georges et Salifou Kientega terminent leur spectacle par un engagement sans équivoque, projeté au mur comme le discours de Sarkozy: «Si la solidarité devient un délit, nous demandons à être poursuivis pour ce délit» : allusion au fait que l’Europe, France et Belgique, notamment, punissent comme des délits tout acte d’aide aux migrants.
Un homme est un homme de René Georges et Olivier Coyette, au Théâtre de Poche, jusqu’au 19 juin. Le jeudi 10 juin, débat sur la politique migratoire avec quelques candidats aux élections.